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Interview accordée par Sayyed Ja'far Fadlallah à la chaîne satellitaire "Afâq":
Quelques aspects de la personnalité du Marja', Sayyed Fadlallah (ra) et quelques étapes de sa vie.

La chaîne satellitaire "Afâq" a rencontré son Eminence Sayyed Ja'far Fadlallah et l'a interviewé sur les aspects de la personnalité de feu son père, le savant érudit, la référence (le Marja'), l'Ayatollah, Sayyed Mohammad Hussein Fadlallah (ra), ainsi que sur ses propres souvenirs et les principales étapes de la vie du défunt. 

 

Une enfance prometteuse

Question : Vous-est-il possible de nous parler de l'enfance de feu, le Sayyed (ra), et ses premiers débuts ? 

Réponse : Le fil de mes souvenirs m'emmène à ma grand-mère (la mère de mon père), que Dieu ait son âme. Elle m'a dit un jour qu'elle avait fait deux fausses couches avant la naissance de mon père mais, qu'avant de ne l'avoir conçu, elle avait visité le sanctuaire de l'Imâm al-Hussein (p) où, invoquant Dieu de lui donner un enfant par l'intercession d'al-Hussein (p), tout en s'engageantà lui donner le nom de Mohammad Hussein, ou tout autre nom composé mais comprenant al-Hussein (p). Puis il lui est arrivé de concevoir cet enfant et toute la famille y a vu un signe prometteur. Sa sainteté, feu Mohammad Sa'îd Fadlallah qui est l'oncle de mon père, et comptait parmi les plus grands savants de son époque, disait que cet homme aura une grande importance et qu'il fera briller son nom et le nom de sa famille.

Le Sayyed (que Dieu ait son âme) a commencé sa vie à Najaf, là où il est né. Il m'a raconté, il y a un mois environ, qu'il se rendait à midi au sanctuaire de l'Imâm 'Alî (p) pour réciter des invocations qu'écoutaient les visiteurs du sanctuaire parmi lesquels il y avait des personnes invalides et avancées dans l'âge. Il aimait réciter les invocations pour sentir qu'il donnait quelque chose aux gens. La famille s'inquiétait pour lui car il n'avait pas alors atteint l'âge de dix ans et il se rendait au sanctuaire sacré sous la chaleur de midi. Ils s'inquiétaient pour sa santé.

Lorsqu'il a commencé les premières étapes des études religieuses, il allait  prêcher dans les régions provinciales qui étaient généralement pauvres. Le Sayyed (Que Dieu ait son âme) disait : "La situation était misérable. Nous nous installions tout près des vaches et des buffles. Accompagnés d'un lecteur des scènes du trépas husseinite, nous apportions avec nous la "lettre pratique" et quelques aides matérielles, et nous faisions ce que nous pouvions faire pour créer une sorte de climat spirituel, intellectuel et culturel autour de ces gens qui, peut-être, n’avaient pas les moyens de se déplacer vers les grands centres religieux ou les endroits où l'on pouvait écouter des prêches et de l'instruction".

Un génie précoce dans un milieu traditionnel  

Question : Son Eminence, Sayyed Fadlallah, a vécu dans un milieu traditionnel. Pourtant, sa personnalité exceptionnelle s'est ouverte à des perspectives plus larges et a dirigé le mouvement de renouvellement au niveau de la Nation. Comment se présentait l’essor de son Eminence dans ces conditions et comment cohabitait-il avec ce milieu ?  

Réponse : Il est naturel lorsque tu parles de cette façon talentueuse et clairvoyante de considérer les causes de l'avenir sur ce plan, et surtout lorsque tu parles de questions en rapport au grand conflit, à savoir le conflit avec l'ennemi sioniste, et de la lutte visant à chasser l'étranger d'al-Qods et de la Palestine, ou lorsque tu parles des causes de l'unité islamique à l'intérieure d'un centre universitaire religieux (hawza) où prédomine une école unique, même s'il est ouvert d'une manière ou d'une autre, étant donné la nature du climat irakien en général… Lorsque tu parles de  cela, tu ne peux point exclure la grâce divine qui nous fait sentir que, d'une manière ou d'une autre, elle a choisi de préparer une certaine personne, et lui a accordé certaines grâces qui la poussent dans ce sens. Mais, en même temps, son Eminence, le Sayyed (Que Dieu ait son âme) avait des lectures plurielles et ses contacts sur le plan de la connaissance étaient diversifiés. Je pense que cela l'a ouvert à des perspectives plus larges que celles de son milieu ambiant dans la société où il vivait, société qui s'était familiarisée à des coutumes et des traditions qui imposaient à celui qui essayait d'en sortir de ne pas tarder à y revenir.

Au début de ses études, Son Eminence, le Sayyed, a été durement éprouvé par certaines de ces conditions négatives. Car, lorsqu'il s'adonnait à la poésie et participait à des rencontres littéraires, et même lorsqu'il a publié, en collaboration avec certains de ses collègues, une revue qui s'intéressait, entre autres, à des sujets littéraires éveillés, il a été confronté à un problème : On se plaignait de le voir gaspiller son temps en s'adonnant à la poésie, ce qui est censé, par conséquent, porter atteinte à ses études et le distraire.

Traité de la sorte, il a demandé l'aide à son oncle feu Sayyed Mohammad Sa'îd Fadlallah (Que Dieu soit satisfait de lui) qui l'a rassuré en lui disant : "Au contraire, la poésie polit ton talent et ton goût littéraire. Elle fait partie des plus importantes choses qui devraient distinguer l'étudiant dans le domaine des sciences religieuses et, plus tard, le mujtahid ».

Une pression s'exerçait tout naturellement par le milieu conservateur. Mais lorsque tu grandis en tant qu'homme de pensée dynamique, tu te sens libre en permanence. Je pense, à partir d'une analyse personnelle, qu'un point important ait en quelque sorte contribué à libérer Son Eminence, le Sayyed, de toute possibilité de plonger dans le contexte traditionnel d'alors ainsi qu’ultérieurement. Cela est en rapport avec une recommandation que lui avait fait l'un de ses professeurs en lui disant : "Avant de lire les avis des savants en ce qui concerne toute question jurisprudentielle ou intellectuelle, essaie de te référer directement au textes fondateurs pour constituer d'abord l'angle de ta pensée et de ta culture. Après quoi, tu peux confronter ce que tu as compris à ce qu’ont compris  les savants. Si tu vois que ta pensée résiste aux problèmes qui peuvent surgir, c'est la preuve que cette pensée est réellement la tienne. Mais si elle ne résiste pas, tu peux la corriger ou l’annuler conformément au mouvement de la pensée dans ce domaine ". Cela permet donc de sortir du cadre de ce qui est produit sur le plan intellectuel, et ouvre la voie à la possibilité de produire quelque chose de différent.

Donc, Le retour aux sources, au Noble Coran, à la Noble Sunna, aux Hadîths des Gens de la Maison prophétique (p) est ce qui assurera la base intellectuelle d'une méthode intellectuelle qui peut, quant à ces conséquences, être en accord ou en désaccord, tout comme dans la voie qui y mène qui peut, à son tour, être différente.

Une personnalité militante

Question : Comment expliquez-vous la distinction et l'étendu de la personnalité de son Eminence, le Sayyed, sur le plan islamique et humain ?

Réponse : Je pense que son Eminence, le Sayyed, n'a épuisé sa vie que dans ce qui a des résultats pratiques. Je pense que tous ceux qui l'ont fréquenté, qu'ils soient ceux qui ont assisté à ses cours en jurisprudence et en fondements de jurisprudence, ou ceux qui ont écouté ses paroles et ses conférences, ont réalisé qu'il n'avait pas le goût de l'artifice intellectuel. Nous estimons qu'avec lui, on est face à un processus d'exploitation massif du temps dans le sens qui enrichit la pensée, qui enrichit l’action et qui enrichit la navigation dans des horizons différents de ce qui est courant dans la réalité, car de nombreuses occupations de l'homme dans les affaires artificielles de la pensée sont sans aucun intérêt, comme c'est le cas des investigations qu'on qualifie, comme le font les hawzas, "Sans fruit scientifique", étant donné que ce qui a un fruit scientifique est seulement ce qui mérite la mobilisation de la pensée.

Son Eminence, le Sayyed, aimait mobiliser sa pensée sur les questions qu'impose la réalité lorsqu'il s'agissait de la dimension militante de la réalité. Mais aussi  sur les questions qu'impose la recherche scientifique dans le domaine de la jurisprudence. C'est pour cette raison qu'il faisait parfois abstraction de certaines questions car elle n'avait pas d'utilité pratique et qu'il ne voulait pas dépenser beaucoup d’efforts pour les résoudre. Je pense que tous ceux qui assistaient à ses cours savaient cet aspect qu'est l'exploitation massive du temps. J'ai personnellement parlé à son Eminence, le Sayyed, il y a un ou deux mois, ces derniers temps, lors de sa maladie, et lui ai dit : "Tu as consumé ton corps non pas durant ta vie mais plutôt durant trois fois ta vie". Je me souviens que son cardiologue lui a demandé lorsqu'il a eu une attaque cardiaque : "Depuis quand tu n'as pas pris des vacances?". Son Eminence a regardé loin et n'a pas pu s'en souvenir, car il n'avait pas pris de vraies vacances, ne serait-ce que pour peu de temps. Lorsqu'il terminait son sermon du Vendredi, il rentrait à la maison, et on lui ramenait les consultations juridiques, qui lui arrivaient par Internet et par d'autres voies, et qui étaient au moins une centaine par jour. Il essayait d'en finir avant de partir pour Damas, où un autre travail l'attendait. Nous lui disions qu'il devrait se reposer un peu et remettre son travail au lendemain. Mais il refusait en disant : "Nom, je m'en vais aujourd'hui et je me reposerai pendant la nuit. Je me réveillerai là-bas demain matin, alors que si partais demain, beaucoup de temps sera perdu". Son travail en permanence couvrait donc chaque instant et même les heures qu'il devrait consacrer pour dormir. Il disait : "Je me relaxe un peu. Cela renouvelle mon éveil, et après je recommence le travail".

Le Sayyed et le Coran  

Question : Et si vous nous parliez des détails de ses lectures et des livres qui se trouvaient toujours et en permanence à la portée de sa main ?

Réponse : Le Coran occupait une place particulière chez le Sayyed. Cela n'est pas en liaison seulement avec la dimension -si l'on peut dire- rituelle ou de routine. Mais cela avait cette distinction particulière car le Sayyed reproduisait en permanence sa lecture du Noble Coran. Je me souviens que, juste avant sa maladie, il se levait tôt, la nuit même, une heure ou plus avant l'aube. Et même lorsque l'aube tardait et se rapprochait du matin, le Sayyed ne changeait pas d'attitude : Il se réveillait à la même heure. Je lui disais : "Notre Sayyed, la nuit s'allonge, vous pouvez encore tarder un peu?". Il répondait : "Pas de problème". Il se réveillait pour réciter le Coran d'une manière très poussée et  aussi  les  invocations. Puis il faisait sa prière de l'aube.

Cela était la plus importante de ses lectures. Mais il avait des  lectures diversifiées. Chaque fois qu'on lui apportait un livre, il y lisait. La lecture quotidienne des journaux était une chose à ne pas  discuter. Il consacrait une heure au moins pour voir tous les journaux qu'on lui apportait. Dans l'après-midi, on lui apportait des revues de presses arabes et internationales, ou certaines traductions pour qu’il les voit. C'était pour lui une chose essentielle.

Il avait chaque jour un cours de jurisprudence à donner. Il le préparait. Il avait aussi des lectures quotidiennes dans tous les livres de jurisprudence et de Hadîths.

Ces derniers temps, il se penchait sur les consultations auxquelles il consacrait chaque jour du temps proportionnel à leur nombre, mais pas moins d'une demi-heure à une heure chaque jour. Il les révisait, le corrigeait et y répondait. Voilà pour ses activités routinières de tous les jours. Quant à ses lectures, elles étaient nombreuses et diversifiées. Il regardait chaque livre qu'on lui apportait. Il lisait parfois des livres en relation avec des questions politiques, sociales ou économiques, ou encore en relation avec le monde des services de renseignement et de la sécurité, des mémoires, …etc.

Son Eminence diversifiait ses lectures. La fourchette de ses lectures était large et s'ajoutait à ses occupations essentielles.

Question : Est-ce qu'il manifestait son admiration pour un livre donné ou pour un auteur donné ? 

Réponse : Je pense que beaucoup de gens qui le visitaient et qui lui avaient dédié leurs livres, entendaient de la part de son Eminence, et dans les limites de la lecture qu'il lui était possible d'en faire, ne serait-ce qu'une évaluation du livre en question. Il entrait en interaction avec beaucoup de penseurs. Il lisait lors de la dernière phase de sa maladie un livre de Sayyed Murtadâ al-'Askarî (Que Dieu ait son âme) intitulé "La doctrine dans le Noble Coran". Il avait terminé sa lecture en un bref laps de temps. Je me souviens qu'il était passionné par l'idée de la nécessité de construire notre doctrine à partir, en premier chef, du Noble Coran, car le Coran est celui qui règle la marche de notre pensée doctrinale, étant donné la grande quantité de Hadîths que comprennent la Noble Sunna et les hadîths des Gens de la Maison prophétique (p), ce qui pose le besoin de critères rigoureux pour comprendre un sujet donné, ou pour retenir un Hadîth et abandonner un autre, si ce dernier s'avère en contradiction avec le Coran. Il ne regardait pas d'un bon œil, ces derniers temps, cette grande prolifération de livres qu'on publie arbitrairement, car ils sont dénués de tout fondement solide du point de vue scientifique, puisqu'ils sont publiés pour des fins purement commerciales. Il regrettait ce phénomène et conseillait de rompre avec cette conduite qui enrichit la bibliothèque d'un grande quantité de livre mais sans être d'aucune utilité.

Question : Comment pourriez-vous classer la personnalité de Sayyed ? Est-ce une personnalité traditionnelle ou moderniste ? Vers laquelle des deux options tendait-il le plus ?

Réponse : Il aimait toujours être une personnalité islamique. L'Islam tel qu'il est compris par son Eminence, le Sayyed, consiste dans le fait de partir de l'authenticité du Texte. Mais tu agis dans la réalité et sur la terre et non pas dans les horizons de l'abstraction, qui te conduisent loin de ce monde et t'empêchent  de voir ta propre personne qui vit au plus profond des défis. C'est pour cette raison qu'il disait par exemple que le Coran ne peut être compris que par les acteurs, ceux qui se lancent dans l'action. Pour lui, ce Coran a écrit à travers ses Versets et les circonstances de leur révélation, à travers ses instructions faites aux Musulmans, dans les situations de leur force ou de leur faiblesse, dans les situations de défaite ou de victoire, et à travers son éducation sur les plans du culte, de la conduite et de la morale… Il a écrit l'histoire de ce mouvement islamique naissant qui a commencé avec le Messager de Dieu (P). Le Sayyed était coranique car il avait conscience du fait que cette source, que l'erreur n'altère de nulle part, est la première référence, même pour comprendre la Noble Sunna.

Il est allé très loin dans son recours au Noble Coran, jusqu'à révolutionner le regard jurisprudentiel et fondamentaliste concernant la question du rapport entre le Noble Coran et la Noble Sunna, en faisant du Noble Coran le critère non seulement de l'admission ou du refus des Hadîths, mais aussi pour décider de l'ampleur ou de l'étroitesse de la signification au niveau de chaque Hadîth. C'est alors qu'on peut comprendre, à travers le Noble Coran, que la signification du Hadîth, même si elle est illimitée -selon l'expression fondamentaliste- ne peut qu'être restreinte par le contenu coranique qui peut restreindre la signification du Hadîth, alors qu'on ne peut point restreindre le contenu coranique au profit de la signification supposée de la Noble Sunna. Son Eminence était donc coranique en premier lieu, sur le plan pratique.

Il lui arrivait toujours de réciter des Versets coraniques, même lorsque nous nous trouvions en voiture et que nous roulions au milieu du silence total, il disait : ((Je n'innocente pas mon « moi » ; en effet, le « moi » [malveillant] pousse au mal à moins que mon Seigneur, par [l’effet de Sa] miséricorde, ne le préserve [du péché]. Vraiment, mon seigneur est Celui qui pardonne [et Il est] Miséricordieux [et accorde aux croyants des biens particuliers].)) (Coran XII, 53). Je sentais qu'il y avait une idée, qu'il avait peut-être pensé à quelque chose et qu'il a rappelé Dieu, à Lui la Grandeur et la Gloire. Chaque fois qu'il nous adressait un enseignement, il l'appuyait sur un Verset coranique ou sur un Hadith rapporté du Prophète (P) ou des Imâms appartenant aux Gens de la Maison prophétique (p). Il affirmait l'éducation par la pratique, mais il donnait toujours la règle. Il était passionné par le fait de donner la règle qui constitue le fondement de la conduite, car il n'acceptait pas que l'homme agisse sans conscience même lorsqu'il pratique la morale. Il exigeait de chacun d'être cultivé, et de savoir comment être de bon caractère dans toutes les conditions et en dépit de tous les changements. Car, s'il n'est pas cultivé, s'il ne savait pas la règle qui fonde ses pratiques morales, il ne peut pas arriver à régler sa conduite morale lorsque les conditions changent et les situations se modifient.

Une terminologie propre

Question : Son Eminence le Sayyed avait une terminologie distincte. Comment produisait-il les termes qu'il utilisait ?

Réponse : Je ne pense pas qu'il produisait ses termes en réaction à un fait ou un événement. Il aimait avoir des qualifications et des attributs islamiques du genre "personnalité islamique" ou "Marja' islamique", même si, pour lui, les qualifications ne signifiaient pas grande chose. Il disait que l'homme ne se déplace pas dans un véhicule chargé de qualifications. Il se réduisait à déposer sa signature en se contentant de ses seuls nom et prénom, à savoir "Mohammad Hussein Fadlallah". Mais les maisons d'éditions qui publiaient ses livres ajoutaient certaines autres expressions.

Je ne pense donc pas qu'il se conduisait par réaction. Mais en  se conduisant à la lumière de l'Islam, il utilisait le terme à travers ce qu'il en comprend. C'est là que consiste la distinction : Il reproduit l'expression du symbolisme de l'idée et du terme sous une forme moderne. Il parlait de l'ouverture, il parlait du militantisme. Il existe beaucoup de termes qui peuvent exprimer ces concepts. Mais je ne pense pas que tu peux comprendre ce que veut dire le militantisme en utilisant aujourd'hui un autre terme, ce qui revient à dire que le sens du terme n'est autre que celui posé par Sayyed Fadlallah.

Il en est de même pour le terme "ouverture". Il veut dire que cet homme n'est pas enfermé sur soi-même, mais qu'il vit l'ouverture vis-à-vis de l'autre. Le terme englobe la dimension intellectuelle aussi bien que la dimension affective et sentimentale. Il ne se réduit donc pas à une seule dimension de l'échange avec l'autre. Tu peux parler de cohabitation avec l'autre, mais lorsque tu parles d'ouverture, tu donnes au sens une dimension humaine. Et c'est un autre point de distinction chez son Eminence, le Sayyed. Son humanisme et son islamisme sont les deux principaux titres de l'ensemble de son action.

L'attitude vis-à-vis des qualifications

Question : Les qualifications qu'on lui donnait à l'intérieur et à l'extérieur de la sphère chiite… Est-ce qu'elles le dérangeaient ?

Réponse : Il n'aimait pas s'imposer à l'autre. Que chacun s'exprime comme il le veut. S'il s'exprime avec des termes en relation avec une pensée autre et toute différente de l'Islam, cela ne lui posait, par principe, aucun problème, car il pensait que cet autre est en accord avec le message qu'il prône. Ce qui importait pour lui,ce n'est pas de s'accorder avec lui en tant que personne. Son souci permanent était de s'accorder avec lui en tant que message. Lorsque l'autre exprime son message par des termes tirés de sa culture, de son milieu et de son environnement, cela ne lui posait aucun problème, dans la mesure où ce qui est dit est proche de l'idée islamique. Il disait : "Ce qui compte pour moi, ce n'est pas Mohammad Hussein Fadlallah, c'est plutôt l'Islam. Je ne me soucie que de l'Islam"… L'une des conduites de son Eminence, le Sayyed, avec nous et avec ceux qu'il rencontrait, consistait dans le fait qu'il ne s'imposait à personne.

Une maison ouverte

Question : Feu Son  Eminence (ra), a reçu chez lui des gens appartenant à toutes les tendances. Pourriez-vous nous parler de ses réceptions ?

Réponse : Sa devise était toujours : "La raison est ouverte, le cœur est ouvert, la maison est ouverte". Cette devise, il la mettait en pratique. Il ne voulait pas fermer sa porte devant personne. Sauf, naturellement, ceux qui ferment leurs portes.

Son Eminence disait : "Lorsque tu as l'occasion de lancer ton appel, de faire entendre à l'autre les paroles de Dieu, tu commets un péché pour lequel tu auras à rendre des comptes, si tu t'enfermes pour des raisons quelconques". Lorsqu'il recevait des ambassadeurs, ces derniers l'écoutaient pendant un quart d'heure avant de commencer à parler. Il exposait son message et disait ce qu'il avait à dire au sujet de toutes les questions. Il lui arrivait parfois d'insuffler dans ses paroles politiques des airs sentimentaux ou spirituels. Il faisait intervenir un Hadith prophétique, un hadîth rapporté des Gens de la Maison  prophétique(p) ou un Verset coranique, et cela conférait à ce qu'il disait une dimension distinguée en rapport avec, à la fois, l'authenticité de la pensée et l'actualité de la réalité. Il ne demandait à personne de venir le voir. Il ne s'imposait à personne. Il recevait tous ceux qui demandaient de le visiter. Et lorsqu'une personne donnée ne venait pas, il demandait de ses nouvelles, poussé par son sentiment humain. Mais lorsqu'il sentait que le fait de demander les nouvelles  risque d'avoir l'effet d'une pression  incitant cette personne à venir, il s'interdisait de demander de ses nouvelles. C'est son sentiment humain, en premier chef, qui l'incitait à se comporter ainsi. Mais aussi sa responsabilité en tant que porteur de message.  

L'épisode de la Marja'iyya

Question : Il y a dans la vie du défunt un épisode très important, à savoir celui du lancement de la Marji'iyya. Pourriez-vous nous parler de cet épisode ?

Réponse : La Marja'iyya en jurisprudence n'était pas ambitionnée par son Eminence. Lorsqu'il exerçait son activité dans les domaines de l'appel, de la culture et de l'instruction sur le plan des affaires cultuelles quotidiennes, ainsi que sur le plan stratégique, au niveau de la planification pour l'action de la Nation et de son avenir, cette activité était tout ce qu'il désirait et tout ce qui le passionnait. Il l'a exprimé à beaucoup de personnes. Quant à la Marja'iyya dans le domaine de la jurisprudence, dans le sens de prononcer des fatwas et de donner aux gens des avis jurisprudentiels à suivre, cela ne représentait pas pour lui une ambition à l'instar des personnes qui s'activent dans le monde des leaderships politiques ou autres. Il pouvait l'assurer grâce aux partisans et aux disciples. Cela pouvait lui assurer aussi des rentes financières. Mais il ne l'ambitionnait pas car, comme je l'ai dit, Son Eminence, le Sayyed, était un homme militant quant à son orientation, son principe, sa nature première et son but.

Son Eminence, le Sayyed, était qualifié pour se proposer en tant que Marja' après la mort de Sayyed Abû al-Qâssim al-Khû'î, au début des années quatre-vingt-dix. Mais, il ne s'est pas proposé, car il ne l'avait pas comme objectif, dans le sens où ce n'était pas une option qui l'incitait à descendre sur le terrain et se proposer pour cette fonction. Il a donc conseillé d'imiter plusieurs Marja' dans les deux Enceintes de Najaf et de Qom. Mais comme beaucoup de personnes parmi celles qui fréquentaient son Eminence, le Sayyed, et connaissaient son activité scientifique et militante, voyaient dans sa Marja'iyya un modèle différent. Ils ont donc imposé à son Eminence de se lancer sur ce terrain. Beaucoup d'imitateurs lui ont envoyé des messages pour lui dire: "Nous t'imitons. Nous voulons des fatwas. Il est de ta responsabilité légale de nous donner des fatwas". Il a donc décidé de se proposer pour deux raisons : La première est sa responsabilité légale envers les gens qui se sont mis à l'imiter en tant que Marja'; la seconde est qu'il se sentait capable de proposer un modèle distingué de la Marja'iyya militante qui combine la Marja'iyya, l'appel et le jihâd, ainsi que d'autres activités rituelles comme la prière du Vendredi et l'invocation. Certains lui ont alors reproché cette activité en lui disant : "Tu es maintenant un Marja', et tu prononces des fatwas. Il ne t'est donc pas nécessaire d'aller à la Mosquée tous les jours pour diriger la prière collective, pour adresser des sermons aux gens et pour leur lancer des appels. Tout cela ne fait pas partie des 'protocoles' du Marja'". Il leur répondait : ''Le Messager de Dieu (P) le faisait. Quant à moi, je prends le Messager de Dieu (P) comme exemple à suivre". C'est ainsi qu'il nous ramenait toujours aux sources.

Il ne s'est donc pas proposé pour la Marja'iyya. Il n'a pas choisi d'être Marja'. Ce sont les gens qui l'ont choisi comme Marja' à imiter, et il a satisfait le désir des gens tout en comptant sur Dieu. Il savait que beaucoup de dangers le guettaient. Il a reçu beaucoup d'avertissements directs, et parfois indirects qui lui  signifiaient que le monde de la Marja'iyya est dangereux pour lui et peut lui causer des problèmes sur divers plans.

La Marja'iyya jurisprudentielle et la Marja'iyya intellectuelle

Question : Pensez-vous qu'en se proposant en tant que Marja' sur le plan jurisprudentiel, son Eminence, le Sayyed, a porté préjudice à sa Marja'iyya islamique sur le plan intellectuel ?

Réponse : Au contraire. L'une a renforcé l'autre. Voici un exemple important. Je le dis, peut-être, pour la première fois. Lorsque son Eminence a prononcé, ou s'apprêtait à prononcer, une fatwa stipulant le boycott des produits américains, sauf pour ce qui est de première nécessité, dans le but d'affirmer la position islamique appuyée sur un principe islamique ferme et fort, et qui a un effet certain au niveau de l'éducation des masses. Les masses ne pouvaient pas rester immobiles face à tout le soutien américain aux massacres et à toute cette réalité représentée par la destruction de la réalité islamique sur tous les plans, et tout particulièrement, face au soutien américain à l'entité sioniste usurpatrice. Les masses ne pouvaient pas, dans ces conditions, acheter des produits qui renforcent l'économie américaine, alors qu'elles savent d'avance que l'économie est le pilier de l'unité des Etats-Unis d'Amérique.

Lorsqu'il a prononcé cette fatwa, l'une des personnes les plus proches de lui, et qui travaillait dans le cadre d'un établissement commercial d'utilité publique, lui a dit : "Cela va nous porter préjudice car nous avons des affaires avec cette compagnie américaine". Mais son Eminence lui a répondu : "Ce n'est pas mon problème. Vous n'avez qu'à vous débrouiller et trouver une solution. C'est une question de principe".

J'ai donné cet exemple pour dire que la dimension jurisprudentielle n'a pas rétréci ou limité la dimension militante. Au contraire, la dimension jurisprudentielle a étayé la dimension militante en affirmant les grandes causes par une obligation légale en relation avec la fatwa, car nous savons que la fatwa est aujourd'hui l'un des plus importants moteurs de la société islamique, qu'elle soit une société islamique chiite ou une société islamique sunnite. Lorsque tu prononces une fatwa qui interdit quelque chose ou qui ordonne de faire quelque chose, cela a, du moins, de l'influence sur le plan éducatif, même s'il n'a pas des effets, d'une manière ou d'une autre, sur le plan de l'application pratique.

Face aux compagnes hostiles

Question : Comment son Eminence, le Sayyed (ra) a-t-il fait face aux attaques, aux accusations et aux campagnes hostiles de déformation ?

Réponse : Nous avons dernièrement posé cette question à son Eminence, le Sayyed. Il a répondu : ''J'avais, dans mon action, diverses occupations. Lorsque, dans cette situation, l'un des domaines de tes activités se rétrécit, tu ne te trouves pas paralysé à l'intérieur de ce domaine. Tu ne te plonges pas dans les soucis que t'impose ce domaine. Tu cherches plutôt à trouver les sources de lumière, les sources de joie ou les sources de motivation qui t'incitent à travailler, dans d'autres domaines, avec beaucoup d'espoir". Parmi les plus importants de ces domaines, il y avait l'invocation. Le lien de son Eminence, le Sayyed (ra), avec l'invocation et avec Dieu, à Lui la Grandeur et la Gloire, était d'une très grande importance. Il était arrivé à une phase dans laquelle il m'a dit personnellement : "Je suis arrivé à une phase dans laquelle ce genre de choses n'a pas d'influence sur moi. Que chacun dise ce qu'il veut et même davantage". Il m'a dit textuellement  juste avant l'agression de Juillet 2006, et ses paroles retentissent toujours dans mes oreilles : "Si cette action est menée pour la cause de Dieu, Dieu la préservera. Mais si elle ne l'est pas, elle ne me regarde pas, qu'elle soit complètement perdue. Cela ne me pose aucun problème". C'est à ce niveau qu'il comptait sur Dieu dans son action en rapport avec lui en tant que porteur de message, alors que lorsqu'il était persuadé d'une idée, les montagnes pouvaient s'ébranler sans qu'il change d'attitude, sauf s'il lui arrive d’être persuadé du contraire. S'il n'est pas persuadé, il ne lui est pas possible de faire des concessions, car il avait, devant Dieu, un statut légal. C'est cela qui déterminait sa marche.

Je peux parler de deux tournants essentiels sur ce plan. Le premier était le jour où il a annoncé, avant les autres, et à un moment où la plupart du monde musulman, et même chiite, avait rompu le jeûne à un autre jour, la fin du mois de Ramadan et le début du mois de shawwâl.Son Eminence a dit : "Il n'est pas possible de voir le Croissant aujourd'hui''. Il a donc été le premier à avoir continué à jeûner. Les faits ont par la suite prouvé qu'il avait raison. Cela a constitué un tournant qui a marqué le début du processus qui a consolidé la confiance des gens dans les données de l'astronomie. L'autre tournant a été marqué par sa rupture du jeûne tout seul alors que tout le monde islamique continuait à jeûner, parce que son approche jurisprudentielle et ijtihâdique est claire. Il ne s'agit pas d'une question politique ni d'une question de caprice. Elle est plutôt la question d'une approche jurisprudentielle. Il disait à ce propos : "Je suis convaincu de cette approche. Je suis convaincu de ces données qui ont conduit à reconnaître aujourd'hui comme étant le début du mois de shawwâl. Par conséquent, je romps le jeûne et j'ai mes justifications devant Dieu, à Lui la Grandeur et la Gloire".

Les constantes de son Eminence

Question : A partir de votre dernière réponse, nous voudrions savoir comment son Eminence, le Sayyed, gérait deux questions qui étaient intouchables pour lui : Ses convictions personnelles, et la question de l'unité islamique ?

Réponse : Lorsqu'il existe un fondement jurisprudentiel de l'unité de forme entre les Musulmans, pour ce qui est de leurs fêtes, de leurs célébrations et de leur histoire, cela reste une chose appréciable qui est souhaitée par tous.

Mais lorsqu'il existe une approche jurisprudentielle en relation avec une question culturelle, tu dois la respecter. En même temps, le souci de l'unité islamique exige de la part des Musulmans de coopérer au niveau de ce qui fait objet de leur accord, et de dialoguer au niveau de ce qui ne fait pas l'objet de leur accord. Du moins pour réguler et gérer leurs désaccords. Cela ne veut pas dire que tu dois concéder tes convictions qui te mettent en désaccord avec l'autre, du moment que tu ne possèdes pas des preuves décisives. Il est vrai qu'il est très important pour le monde musulman de jeûner ou de rompre le jeûne le même jour. Mais il est aussi important de prendre en considération la question du progrès des sciences. Tu ne peux pas rester sous la tutelle du fait accompli et de ses exigences lorsque tu te trouves face à des défis intellectuels en relation avec le monde du développement de la théorie scientifique jurisprudentielle. La fermeté de son Eminence, le Sayyed, pour ce qui est, du moins, de sa position concernant la science astronomique, a eu de l'influence sur la mentalité islamique jurisprudentielle chez les Chiites et les Sunnites à la fois. Il y avait, jusqu'aujourd'hui, ceux qui considéraient cela comme de l'astrologie ou une sorte de chimère, d'illusion ou de conjecture. Cette fermeté contribue donc à promouvoir la connaissance jurisprudentielle et la connaissance religieuse, alors que le recours permanent à l'arbitrage du fait accompli, conduit très souvent à la sclérose et à la paralysie.

Une âme sublime

Question : Son Eminence a été la cible, non seulement d'attaques de provenance extérieure, mais aussi d'attaques provenant d'individus appartenant à une génération qu'il a lui-même couvée et éduquée. Comment a-t-il réagi envers eux ? Comment a-t-il échangé avec eux ?

Réponse : Son Eminence n'a fermé sa porte devant personne. Il n'a pas rompu le dialogue avec tous ceux qui voulaient dialoguer avec lui. J'ai personnellement assisté à certains de ses dialogues avec les personnes qui avaient lancé ces campagnes contre Son Eminence, le Sayyed. J'étais présent lorsqu'il expliquait son point de vue à ce sujet. Il disait "S'il y a un problème de compréhension, je peux vous l'expliquer et le problème sera résolu". Son Eminence, le Sayyed n'a pas nourri de rancune. Il ne s'est pas permis d'être rancunier envers qui que ce soit. Il pensait que la rancune signifie la mort, et il ne voulait pas mourir ou faire mourir son cœur. Il pensait que le cœur qui nourrit de la rancune ne peut pas tisser une relation saine avec Dieu, à Lui la Grandeur et la Gloire.

Nous parlions, il y a un peu plus d'un mois, de certaines de ces questions. Il m'a dit textuellement : "J'ai été injustement traité comme nul ne l'a été. Mais je les aime car je les ai élevés".  

Question : D'où son Eminence a-t-il eu cet esprit prophétique au point d'aimer ceux qui l'insultaient ?

Réponse : A son Eminence s'appliquait le contenu de ce Verset : ((Il vous est venu un prophète, [élu] parmi vous, à qui pèse lourd de vous voir dans le mal, qui désire ardemment votre bonheur, qui est clément et plein de bonté [particulière] envers les croyants.)) (Coran IX, 128). Il l'a assimilé effectivement dans sa vie, car il avait le sentiment que celui qui, en premier, se trouve dans la place du Messager de Dieu (P), ne peut qu'incarner les valeurs prônées par le Messager de Dieu (P), et ne peut que souffrir pour les peines de l'autre. Je pense que le terme "haine" et les termes homologues ne figuraient pas dans son lexique. Il était tendre, et la tendresse est une expression de l'amour et de la sympathie. Il avait un sentiment de désolation, et c'est aussi une expression de l'amour. Il disait : "Tu ne vois pas ce que je vois. Tu ne peux pas atteindre les larges horizons que j'atteins. Tu permets aux tripoteurs et aux manipulateurs de tripoter ta réalité et ton avenir et de défigurer ta pensée….. Tout cela est une expression de l'amour. Lorsque tu sens de la compassion envers un homme, cela signifie que tu l'aimes. Lorsque tu te sens désolé pour un homme, cela signifie que tu l'aimes. Lorsque tu te sens navré parce qu'un homme porte nuisance à soi-même ou laisse les autres lui porter nuisance, cela signifie que tu l'aimes ». Les expressions de l'amour étaient très diverses chez lui, même dans le contexte de la campagne d'intoxication qui visait à l'assassiner moralement, après l'échec de toutes les tentatives matérielles de l'assassiner et qui ont été déployées par les ennemis de l'Islam.

Je pense que cela est l'une des plus grandes réussites de son Eminence, le Sayyed. Cela lui a permis d'affirmer sa paix intérieure alors qu'il a continué de communiquer avec les gens… Il leur expliquait, il les éclairait, car il ne voulait pas qu'on le comprenne mal. Une certaine personne a une fois découvert une faute de frappe dans l'un des écrits de son Eminence et y a attiré son attention. Son Eminence lui a dit : "Merci beaucoup, Tu m'a fais un cadeau, je vais la corriger". La faute a été corrigée dans la deuxième édition.

Les souvenirs de la guerre de Juillet 2006

Question : Son Eminence, le Sayyed, s'est distingué par son cœur tendre, comme il s'est distingué par sa fermeté et son courage. Il était resté pendant la guerre de Juillet au cœur de la région violemment visée par l'aviation israélienne. Pouvez-vous nous en parler ?

Réponse : Son mystère est son attachement à Dieu, à Lui la Grandeur et la Gloire. Il ne se souciait que de Lui, même s'il répétait toujours les paroles de l'Imâm 'Alî (p) : "Le délai qui nous est donné pour vivre suffit comme gardien". Il avait une constante fondamentale : rester avec les gens lors de toutes les guerres. Au début de la guerre civile au Liban en l'an 1975, il se trouvait hors d'an-Nab'a; ou il s'y trouvait mais il l'a quitté avant d'y revenir en raison d'une maladie qui lui a fait perdre trente kilos de son poids. Cela l'a obligé de sortir, et à son retour, le sang coulait à flot.

Lors des guerres israéliennes, et notamment pendant l'invasion de 1982, il participait à un congrès dans la République Islamique d'Iran. Il est rentré au Liban à un moment où toutes les voies étaient fermées. Il est rentré par la route du Nord. Il a été Kidnappé pour quatre heures par l'une des factions libanaises. Il est rentré car il voulait vivre au plus profond de l'événement, dans toutes les batailles de la guerre civile au Liban. Il restait toujours chez lui, il n'allait jamais ailleurs pour fuir les combats.

Lors de la guerre de Juillet 2006, Deux soldats israéliens ont été captivés le mercredi 12 juillet. Nous nous sommes rendus chez lui le jeudi et nous lui avons dit que la situation risque d'êre dangereuse, et qu'il valait mieux quitter la maison. Il nous répondu : "Je ne quitterai pas !". Le Vendredi, il est sorti pour la prière à la mosquée. Il y avait derrière lui sept ou huit personnes. Mais lorsque les gens ont entendu sa voix au haut-parleur, la mosquée était toute pleine de gens, à un moment où les drones israéliens parcouraient le ciel. Je m'attendais à chaque moment à ce qu'ils bombardent la tribune de la Mosquée. Mais tout est bien fini. Son Eminence, le Sayyed, (C'est une chose que beaucoup de monde ne savaient pas) était resté au rez-de-chaussée de la mosquée al-Imâmayn al-Hassanayn (p), à côté de l'endroit où il gît maintenant. Il y avait là une petite pièce, et son Eminence s'y est installé la nuit du samedi qui a vu la destruction de beaucoup d'immeubles avoisinants. Il n'est pas sorti que dimanche matin, car il lui était impossible de rester dans cette pièce puisqu'un immeuble avoisinant a été détruit et que la fumée qui jaillissait des obus y pénétrait. Il s'est déplacé pour s'installer au voisinage à la Montagne, avant de rentrer pour commencer à demander où sont les consultations juridiques. Il a dirigé la prière du Vendredi et a prononcé le sermon. Ses sermons étaient transmis par haut-parleurs ainsi que ses appels et ses déclarations dans lesquelles il poursuivait ponctuellement les événements, car il y avait beaucoup de complots qu'on tramait et qu'on tentait d'imposer à la réalité.

Les derniers moments de sa sainte vie

Question : Pouvez-vous nous renseigner sur les derniers moments de sa vie ?

 Réponse : Son Eminence, le Sayyed (ra) devait quitter l'hôpital vendredi matin, le 20 rajab 1431 H, 2 juillet 2010 Ap. J. C., c'est-à-dire deux jours avant l'annonce de mort, car sa situation était bonne. Les médecins lui avaient autorisé de sortir. Mais pendant la nuit, nous avons reçu un appel de l'hôpital qui nous demandait de venir d'urgence. Il avait eu une hémorragie, mais il était conscient. On a commencé à lui faire des transfusions de sang. Son visage était très pâle et blanchâtre à cause de la forte hémorragie. Je n'oublierai jamais la couleur de son visage. Il m'a demandé si l'heure de la prière de l'aube était arrivée. Je lui ai répondu qu'il fallait encore deux heures ou plus. Il nous a demandé de l'aider à s'allonger pour dormir. Puis il s'est endormi un peu avant de se réveiller, en souffrant de quelques complications. Il a fait venir mon frère et lui a fait des recommandations au sujet de la mosquée. Nous avons compris qu'il désirait être enterré à l'intérieur de la mosquée. Il a dit à mon frère : "Arrange avec tes frère la question de la mosquée". Sa voix était faible et chancelante. Plus tard, mon frère nous a dit qu'il avait prononcé le takbîr "Allah Akbar" (Dieu est plus grand) trois fois, en murmurant entre chaque takbîr et l'autre. Puis il a souri d’un sourire très distingué avant de dire : "Je veux dormir". C'étaient les dernières paroles de Son Eminence.

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Interview accordée par Sayyed Ja'far Fadlallah à la chaîne satellitaire "Afâq"

Date : Le 17 sha'bân 1431 H, 29 juillet 2010 Ap. J. C.

Voici le link du sermon sur youtube:

http://www.youtube.com/alimantv#p/c/21B8797A920CFB83/0/plbunAMkCvE

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