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Hajj Hani Abdallah: mes souvenirs avec le Sayyed Mohammad Hussein Fadlallah

1. Les débuts

2. Le guide politique.

3. Le prédicateur.

4. Le Sayyed pendant la guerre.

5. Les derniers jours : sermons et recommandations.

6. Après le départ.

1. Les débuts

J’ai travaillé avec Son Eminence depuis 1986, je me rappelle, qu’en ce temps là, je poursuivais mes études à l’université et je trouvais une certaine difficulté à me décider entre poursuivre mes études à la faculté des lettres ou bien à la faculté d’information et de documentation. Lorsque je l’ai consulté, Sayyed Fadlallah m’a affirmé qu’il préférait les études appliquées plutôt que les études théoriques, il m’a conseillé de me diriger vers la faculté d’information…. Et ce fut ainsi.

J’ai rencontré le Sayyed Mohammad Hussein Fadlallah (ra), cet homme si proche des gens et dont tout le monde pouvait s’approcher à tout moment pour lui poser des questions, à la mosquée de l’Imam Ar-Reda (ra), à Bir El-Abed, cette mosquée débordant de foi et de prières. J’avais dix-sept ans à l’époque. Je le voyais s’installer à la mosquée après une conférence, durant Achoura ou durant les différentes fêtes religieuses, et même après les prières. Je me dirigeais vers lui et lui posais n’importe quelle question qui me traversait l’esprit.

Je me souviens que nous étions un groupe désireux de comprendre l’Islam et de puiser à sa source, pour cela nous écrivions toutes les questions et les idées qui nous traversaient l’esprit et puis nous nous dirigions vers le Sayyed après les prières pour les lui poser. Nous suivions toutes ses activités, surtout lorsqu’il se dirigeait vers Housseyniat Ach- Chiyyah où il donnait des cours d’exégèse du Coran. Je me plaçais à la première rangée, un crayon à la main et j’écrivais tout ce qu’il prononçait. Lorsque je le consultais à propos de quelques questions, il me demandait : « n’est-ce pas toi qui prenais note? », je lui répondais : « oui, c’était moi… ». Jusqu’au jour où je me suis retrouvé à ses côtés et à son service, dans le bureau d’information de Son Eminence.

Le repos m’est interdit.

Le premier article que j’ai écrit après la mort de Ayatollah, était intitulé « Oh Sayyed… ennemi du repos », je savais que le repos était son ennemi, c’était lui qui avait rempli le monde par sa générosité et par les services qu’il prodiguait …. Je me rappelle que parfois, je le suivais d’un lieu à un autre afin de prendre note de tout ce qu’il disait lors des conférences et des discours. Je me souviens qu’en 1967, je l’ai suivi en sept lieux différents et j’ai entendu 7 sept discours différents en un seul jour. C’était un dimanche, le jour que la plupart des gens considèrent comme jour de repos. Pour lui et pour nous, le dimanche était le jour le plus chargé de la semaine, surtout dans la moitié des années quatre-vingts, où les défis étaient énormes, avec l’occupation israélienne, les cérémonies et les cortèges des martyrs. Il était alors nécessaire de suivre ces mouvements d’un endroit à un autre. Dans sa maison, Son Eminence recevait tous les gens… il ne faisait aucune distinction entre le leader politique et les personnes pauvres, il tenait à entendre leurs questions tout en essayant de les aider à résoudre leurs problèmes. J’entendais les gens, en sa présence, lui poser les questions les plus compliquées, des questions personnelles, d’autres concernant la Chari’a ainsi que des questions d’ordre politique. Tout le monde voulait connaître son avis, certains politiciens affirmaient que Son Eminence était un fin observateur politique, pour cela, ils écoutaient ses analyses et prenaient en considération ses positions…

Il ne faisait aucune distinction entre le leader politique et les personnes pauvres, il tenait à entendre leurs questions tout en essayant de les aider à résoudre leurs problèmes

2. Le guide politique.

Son Eminence tenait de répondre aux questions politiques en disant aux gens : « regardez bien autour de vous, observez les circonstances au niveau de la région…analysez le Liban de l’extérieur  et non pas de l’intérieur». Je crois que les règles qu'il s’est imposées concernant l’analyse de la situation politique lui ont accordé une grande crédibilité.

Pour cette raison-là, il avait le respect de tout les libanais, même ceux qui le considéraient comme leur ennemi. Ces derniers l'ont visité après la guerre et lui ont dit : « nous nous sentions si loin de vous, mais lorsque nous discutons avec vous, nous découvrons que nous vivions dans l’obscurité… »

L’un des seigneurs de la guerre au Liban disait : "il y a 180 degrés de différence entre M. Fadlallah et moi mais je ne respecte personne autant que lui…parce qu’il est franc et clair".

En 1986, en plein milieu de la guerre, j’écoutais quelques politiciens libanais. Une fois l’un des seigneurs de la guerre disait : «il y a 180 degrés de différence entre M. Fadlallah et moi mais je ne respecte personne autant que lui…parce qu’il est franc et clair ». Je me souviens qu’après la guerre et durant la première visite qu’a rendue Georges Saadeh, le président des Phalanges Libanaises (le parti Al Kataeb) au Sayyed Fadlallah, il lui posait des questions et Son Eminence répondait. Les expressions d’étonnement paraissaient sur le visage de Saadeh, il lui dit alors : « Vous m’étonnez Votre Eminence ». Sayyed Fadlallah lui répondit : « Mais pourquoi ? » Saadeh dit : « Car vos paroles ne reflètent pas qui vous êtes ». Fadlallah dit alors : « Si, mes paroles reflètent exactement qui je suis, mais le problème est que vous vous êtes déjà fait une idée de moi à travers les médias, en particulier les médias occidentaux ». C’était une longue réunion, je me souviens même qu’à sa fin, Georges Saadeh dit à Son Eminence: « Je suis venu ici en vous considérant un adversaire acharné, mais maintenant je vous dis, sans feindre, que, vous êtes mon guide ». Cette séance a pu rapprocher les musulmans et les chrétiens.

Georges Saadeh a dit à Son Eminence : "Je suis venu ici en vous considérant un adversaire acharné mais maintenant je vous dis, sans feindre, vous êtes mon guide"

La grandeur de la moralité.

Un jour, on a posé au Sayyed la question suivante : « Si nous médisons de vous, pouvez-vous nous pardonner ? ». Il leur a répondu : « Je pardonne quiconque qui a médit de moi, qui médit ou médira, je ne serais pas un obstacle dans le chemin d'un croyant au paradis… ». C'est un exemple de la moralité de Son Eminence qui dominait tous ses actes, même en politique. Il est connu que quand il parlait, il le faisait, en toute innocence, si nous pouvons le dire, il ne s’intéressait pas à l’origine ni au niveau social des personnes, tout le monde en bénéficiait, il voulait être clair. Je lui avais tant parlé à ce sujet et lorsque je lui disais qu’il ne devait pas être aussi franc, il me disait que je dois continuer la lecture des paroles de Ali Ben Abi Taleb (ra), et voir sa façon d’être franc avec les gens…. Nous devons être aussi francs avec les gens que l’Imam Ali (p).

Un jour, on a posé au Sayyed la question suivante : « Si nous médisons de vous, pouvez-vous nous pardonner ? ». Il leur a répondu : « Je pardonne quiconque qui a médit de moi, qui médit ou médira, je ne serais pas un obstacle dans le chemin d'un croyant au paradis… »

Sayyed Fadlallah insistait afin que le style du discours ne soit pas simplement bien mais meilleur, c’est pourquoi on ne l’avait jamais entendu adresser un mot dur à quelqu’un ou une insulte à quiconque ou toute sorte de critique non objective. Il était très attentif lorsqu’il essayait de critiquer, même lorsque son ton politique s’élevait un peu, il faisait de sorte à ce que ce ton n’affecte pas négativement les gens. De même, il insistait sur le fait de ne pas exciter les émotions et l'enthousiasme des gens…Quand il parlait des émotions, il parlait d'émotions sages…

3. Le prédicateur.

Le Sayyed était un prédicateur islamique mondial… si nous désirons parler de ses positions lors de la guerre violente qui visait à détruire complètement les structures islamiques et nationales du Liban, nous nous rappelons qu'une personne est venue lui dire que s’il continue à adopter de telles positions, ses institutions seront détruites. Son Eminence a répondu : « Je suis un prédicateur, ma responsabilité légitime nécessite que je soutienne, par mes positions, les causes de la nation et de la résistance, même si cela va me coûter cher ».

Pendant la guerre une personne est venue lui dire que s’il continue à adopter de telles positions, ses institutions seront détruites. Son Eminence a répondu : "Je suis un prédicateur, ma responsabilité légitime nécessite que je soutienne par mes positions les causes de la nation et de la résistance"

Nous pouvons, à travers ces exemples, comprendre Sayyed Fadlallah… Pour cela je crois que tous ceux qui se sont opposés à Son Eminence ne le connaissaient pas ou bien certains avaient parié que leurs campagnes de propagande seraient un avertissement qui l’obligerait à s’arrêter quelque part. Mais il ne travaillait pas pour sa propre personne. Lors de certaines réunions, lorsqu’on lui demandait pourquoi toute cette fatigue et ce travail ?? il répondait en disant : « Lorsque je me suis engagé pour travailler pour l’Islam, j’ai oublié Mohammad Hussein Fadlallah l'individu, ce dernier doit certainement travailler pour l’Islam seulement ».

Le dernier géant.

C’est la raison pour laquelle je crois que Mohammad Hussein Fadlallah est une école dans tous ses aspects, une école de patience, puisqu’il était patient envers tout le monde qu’ils soient proches ou éloignés et il a récolté les fruits de cette patience ; tous ces visages tristes qui ont suivi son cortège funèbre ainsi que toutes les larmes versées, l’ont été consciemment et amoureusement… Un partisan d’un courant laïc a dit dans un article : « Je n’ai jamais participé durant toute ma vie, aux funérailles d’un homme de religion ou d’un savant religieux ou de n’importe quelle personne religieuse, mais je ne sais pas pourquoi je me suis trouvé entrain de marcher derrière ce cortège, derrière cet homme… ».

J’ai de même lu un article d'un salafi du Koweït qui a écrit : « Je suis la doctrine de Mohammad Abdel Wahhab et j’ai une position négative vis-à-vis des chiites, mais je respecte cet homme qui a pu rassembler toute la nation ; sa mort est une grande perte pour tous ».

Un salafi du Koweït qui a écrit : "Je suis la doctrine de Mohammad Abdel Wahhab et j’ai une position négative vis-à-vis des chiites, mais je respecte cet homme qui a pu rassembler toute la nation".

J’ai, de plus, lu des articles extrêmement touchant de la Palestine, de l’Iran et de l’Iraq. J’ai observé tous ces visages qui ont visité son tombeau, j’ai entendu le mot qu’a dit le premier ministre irakien tout en pleurant auprès du tombeau : « Le dernier géant est mort ! ».

Une personnalité modeste.

En parlant des titres, je me souviens qu’un confrère journaliste lors d'un entretien avec Son Eminence. Au début, voulant lui donner un titre, il lui a posé la question suivante : « Votre Eminence, quel titre préférez-vous ? Sayyed ou bien Grand Ayatollah? ». Il lui a proposé plusieurs titres alors le Sayyed lui répondit : "Peu m’importe ces titres, je n’en ai pas besoin, je refuse de traîner derrière moi une série de titres", il cita ensuite deux vers d’un poète andalou :

« Je suis désintéressé de l'Andalousie

Les titres tels que Mutamad et Mutadid y abondent

Des titres augustes si mal placés

Tout comme un chat se faisant passer pour un lion »

Je me souviens aussi que lorsque mon collègue Saïd Ghorayyeb travaillait à Télé Liban, il avait un programme matinal nommé « Sobhiyye » dans lequel il a reçu Son Eminence en direct. A la fin de l'émission, il a surpris le Sayyed d'une question: « Quel est le dernier livre que vous avez lu ? ». Son Eminence lui a simplement répondu : « Je lis environ 200 livres par jour ». Ghorayyeb, étonné lui dit : « Comment ça ce fait ?? ». Il rétorqua : «Je rencontre au moins 200 personnes par jour et j’apprends de chacune parmi elles ». Le journaliste demanda : « Vous apprenez des gens ? ». Le Sayyed expliqua : « Chaque personne a sa propre expérience et moi j’apprends de chaque expérience, j’apprends même des enfants. Par exemple lorsque qu’un parmi eux demande quelque chose à son père et que ce dernier refuse, il insiste à l’avoir et en fin de compte, il l’obtient ».

C’est la façon dont le Sayyed vivait… pendant les sessions, nous lui adressions la parole, comme nous le faisions à nos pères, nous le respections énormément mais nous n’avions jamais senti qu’il existait des règles à respecter dans notre façon de lui parler, nous discutions avec lui comme si nous discutions entre nous. C’est vrai, Son Eminence insistait sur le respect de tout le monde en parlant.

Il n’accordait aucune importance aux titres, il n’en avait pas besoin, il disait : je refuse de traîner derrière moi une série de titres.

Un communicateur de premier niveau

Depuis que j’ai commencé à travailler avec Sayyed Fadlallah, j’ai remarqué une sorte de sainteté dans cette relation, vu la façon dont il me traitait en tant que directeur de son bureau de presse… J’étais encore jeune, j’avais à peu près vingt-et-un ans… Je poursuivais mes études universitaires à la faculté d’information, mais je ne connaissais pas beaucoup de choses et le Sayyed était un communicateur de premier niveau ; j’insiste toujours sur cela, car il lisait tout et lorsque j’essayais de lui attirer l’attention sur quelque chose en particulier, il me disait qu’il a déjà lu tel ou tel article.

Lorsque Son Eminence terminait l’enseignement des cheikhs (leçons religieuses avancées), il commençait à lire les journaux et les magazines, il tenait de même à lire tout ce qui est important. Personne ne pouvait lire de la même façon dont il le faisait, il lisait à grande vitesse et se concentrait sur les articles essentiels, mais toutes les informations étaient déjà présentes dans sa tête. Malgré sa grande connaissance, il tenait à me laisser moi-même travailler. Au début de mon travail avec lui, certains journalistes écrivaient des articles contre lui, il me demandait d’y répondre au nom du bureau de presse. Donc, étant le directeur, c’était moi qui devais les écrire. A chaque fois, je lui montrais l’article avant de l’envoyer aux journaux, il était très respectueux en me critiquant, il me disait : « Peut-on ajouter un mot concernant ce domaine ? Peut-on ajouter cette remarque ? ». Peu après, il a remarqué que mon travail s’améliorait, il me motivait alors par des mots encourageants. Ce sont des moments dont je suis fier et que je ne pourrais jamais oublier.

Son Eminence nous traitait avec respect, pour nous faire sentir que nous sommes capables de donner encore plus. Il tenait à ce qu’on prenne les initiatives en toute chose.

Il répétait toujours : mon point fort c’est l’amour des gens et mon point faible c’est mon amour pour les gens.

4. Le Sayyed pendant la guerre.

Je peux parler du Sayyed pendant les jours difficiles de la guerre. Je me souviens qu’à la fin de la guerre civile au Liban, comme tout le monde le sait, le Sayyed insistait pour lire lui-même l’invocation de Koumayl à la mosquée de L’Imam Al Rida (p) à Bir El Abed. Un vendredi matin, pendant la guerre, les bombardements s’étaient intensifiés dans cette région, surtout à Haret Hreik et Bir El Abed. Les bombes s’abattaient d’une façon arbitraire aux alentours de la mosquée ; le Sayyed a informé ses accompagnateurs qu’il désire partir à la mosquée, ces derniers étaient surpris par la possibilité de partir avec tout ce bombardement. Son Eminence s’est contenté de dire : « Nous nous confions à Allah ». Je me souviens qu’il s’est dirigé vers la mosquée alors que personne ne s’attendait à le voir dans des circonstances pareilles.

Pendant les jours difficiles de la guerre. Je me souviens qu’à la fin de la guerre civile au Liban, comme tout le monde le sait, le Sayyed insistait pour lire lui-même l’invocation de Koumayl à la mosquée de L’Imam Al Rida (p)

Le Sayyed est rentré dans la mosquée où il y avait à peu près 25 hommes qui tenaient à y prier quotidiennement. Lorsqu’il est monté à la tribune, sous les bombardements, il leur a dit : «Mes chers jeunes, votre présence me donne des forces». Il voulait souligner que c’est leur présence qui l’a poussé à y venir, sachant qu’il avait insisté à le faire dans tous les cas. Ces faits se sont déroulés durant la guerre libanaise.

Pendant les guerres israéliennes, tout le monde savait que le Sayyed ne les laisserait jamais…les avions israéliens avaient bombardé des régions proches de Haret Hreik et Son Eminence insistait pour rester avec les gens et ne pas les quitter malgré le fait que de nombreuses familles avaient quitté la banlieue sud de la capitale… Pendant le deuxième jour de la guerre de Juillet 2006, je lui ai dit que la guerre s’annonçait violente, dangereuse et totale, et qu’il doit aller à Damas car la région va être détruite. Il me regarda avec désapprobation et me dit : «C’est comme si tu ne me connaissais pas et que tu ignorais mes positions, je ne laisse jamais les gens derrière moi…».

Durant les guerres israéliennes le Sayyed insistait pour rester avec les gens et à ne pas les quitter…il disait : « je ne laisse jamais les gens derrière moi »

Son Eminence n’a jamais laissé les gens, même lorsque la plupart des familles avaient quitté la banlieue Sud. Tout le monde savait qu’il était dans le mihrab de la mosquée lorsque sa maison a été détruite par deux raids israéliens, ses accompagnateurs étaient aussi avec lui lorsque les bâtiments avoisinant la mosquée ont été détruits. L’un d’eux m’a dit que la poussière les a entourés et malgré tout, le Sayyed était très calme et sentait en lui une force et une sérénité extraordinaires. Il répétait sa fameuse parole : «Mon point fort c’est l’amour des gens et mon point faible c’est mon amour pour eux ».

L’épris du travail.

Nous pouvons remarquer que ni fatigue, ni faiblesse, ni maladie ne pouvaient empêcher Sayyed Fadlallah de compléter son travail, de poursuivre son œuvre et d’assurer sa présence intellectuelle, culturelle et religieuse à tous les niveaux. Il adorait le travail et je crois que personne dans tout le monde musulman ne travaillait autant que lui…

Le Sayyed aimait le travail, ni fatigue, ni faiblesse, ni maladie ne pouvaient l’empêcher de compléter son travail, de poursuivre son œuvre et d’assurer  sa présence intellectuelle, culturelle et religieuse à tous les niveaux

Lorsqu’il a eu une crise cardiaque à la fin de l’année 1998, mes collègues m’ont appelé immédiatement. Quand je suis arrivé, je l’ai vu entrain de regarder autour de lui, il pouvait nous voir entrain de souffrir alors qu’il souriait en disant : « Ne vous en faites pas, ce n’est pas une crise cardiaque ». Il voulait juste nous calmer, il s’est dirigé vers l’hôpital malgré lui. Les médecins ont diagnostiqué une crise cardiaque.

La maladie ne l’a pas empêché de travailler et lorsqu’il a quitté l’hôpital, il a senti l’affection des gens envers lui, il a alors répété la fameuse parole que la plupart des gens répétaient : « Je vous aime tous, ceux qui sont en désaccord avec moi pour que je puisse discuter avec eux ainsi que ceux qui sont d’accord avec moi pour je puisse coopérer avec eux ». Son Eminence répétait cette phrase de tout son cœur qui débordait d’amour.

Les médecins ont diagnostiqué sa maladie à un stade très avancé après qu’il soit rentré à l’hôpital de l’université américaine durant les derniers mois de sa vie. Lorsqu’on lui parlait pendant cette période, sa voix chevrotait mais il insistait pour que les médecins règlent ce problème qui empêchait son interaction avec les gens. Pendant cette période, il livrait le sermon du vendredi de la tribune de la mosquée d’Al-Imamayn Al-Hassanayn, certains croyants disaient : « Regardez-le, c’est une vraie référence religieuse, il vit les derniers jours de sa vie et il insiste à monter à la tribune, à parler avec les gens tout en étant porté sur les mains et les épaules pour qu’il puisse descendre du mihrab ».

5. Les derniers jours : sermons et recommandations.

Pendant les derniers mois, Son Eminence avait besoin du soleil, alors ses accompagnateurs le sortaient au jardin de sa maison. Nous nous asseyions avec lui, parlions, et parfois sentions qu’il pressentait la difficulté de sa situation mais il tenait à toujours donner les sermons même pendant des moments pareils.

Une fois, alors que nous étions ensemble, j’ai cité l’Imam Ali qui disait : « Croyez-vous que je ne sais pas comment améliorer vos situations? Bien sûr que je le sais, mais je déteste le faire en me corrompant». Son Eminence hocha la tête et tapa sa main contre sa poitrine. Je lui ai demandé: « Je n’ai pas compris, quel est votre avis ? Que voulez vous dire ? ». Il me répondit : « C’est ce que j’ai fait toute ma vie durant ».

Pendant les séances publiques et privées, Son Eminence répétait toujours en réponse au proverbe « la fin justifie les moyens », que la fin nettoie les moyens, donc celui dont la fin est importante, doit sans doute avoir des moyens propres. Il nous interdisait même de décrire l’ennemi par des propos déplacés et sévères, il préférait le traiter d’une façon objective. Il refusait de même l’exagération et les comportements manifestant la supériorité.

Une fois j’ai cité l’Imam Ali qui disait : « Croyez-vous que je ne sais pas comment améliorer vos situations? Bien sûr que je le sais, mais je déteste le faire en me corrompant». Son Eminence hocha la tête et tapa sa main contre sa poitrine. Je lui ai demandé: « Je n’ai pas compris, quel est votre avis ? Que voulez vous dire ? ». Il me répondit : « C’est ce que j’ai fait toute ma vie durant »

Il tenait, pendant les derniers jours de sa vie, à nous donner des signes de ce genre, tout le monde savait que Son Eminence recevait toujours les gens chez lui. Il insistait de plus à se rendre à la mosquée d’Al-Imamayn Al-Hassanayn jusqu'à ce que la maladie l’en ait empêché. Je voyais de nombreux cheikhs et oulémas venir lui demander pardon. Il leur pardonnait en disant : « Vous êtes mes enfants, même si vous m’aviez offensé, qu’Allah vous pardonne ».

De nombreux cheikhs et oulémas venaient lui demander pardon. Il leur pardonnait en disant : « Vous êtes mes enfants, même si vous m’aviez offensé, qu’Allah vous pardonne ».

Durant les derniers jours, Son Eminence est restée deux semaines à l’hôpital. Il était supposé sortir ce jour-là… Je me suis approché de lui pour lui dire adieu et revenir le lendemain. Il me demanda des informations à propos de son bureau, de son dernier livre et des institutions, surtout celle qui était dans ma région d’origine, la Beqaa ouest. Il me dit : « Je n’ai pas vu ce livre ». C’était son dernier livre, « Vers les soixante-dix ans ». Je répondis : « Je vous l’ai apporté mais vous étiez trop fatigué ». Lorsque je lui ai donné le livre, il l’a feuilleté et lu ce qui était écrit surtout son introduction.

Il demandait de même à propos des mosquées, il insistait à ce qu’elles soient remplies, la mosquée était son commandement le plus important. Comme l’Imam Ali (p) l’avait recommandé : «Je vous recommande de veiller à ce que la mosquée soit toujours remplie, restez-y tant que vous êtes vivants, si vous l’abandonnez, vous vous rabaisserez aux yeux des autres »

Il l’a recommandé également à ses enfants, tout en leur serrant les mains. Il répétait : «Veillez aux mosquées». Il s’adressa à son fils Sayyed Ahmad en lui disant : « J’ai travaillé depuis ma jeunesse pour l’unité des musulmans, continue ce que j’ai commencé ».

Il tenait, durant ces derniers jours, à transmettre ses recommandations, notamment en ce qui concerne les orphelins. Il insistait sur la nécessité de leur assurer tous les moyens de confort. Il insistait de même sur l’unité des croyants et des musulmans ainsi que sur la protection de la résistance… Sa dernière recommandation, était la Palestine.

La Palestine était sa dernière recommandation…il insistait, durant ses derniers jours, sur l’unité des croyants et des musulmans, ainsi que la protection de la résistance.

Il est vraiment étonnant comment cet homme durant les derniers moments de sa vie se rappela de la Palestine lorsqu’un infirmier entra chez lui et lui demanda si tout allait bien, il répondit : « Tout ira bien lorsqu’Israël disparaîtra ».

Les derniers moments.

Je me souviens des derniers moments de la vie de Son Eminence, la nuit qui précéda son décès, je m’enquis de sa situation auprès du médecin. Ce dernier me répondit que son cœur n’abandonnait pas. C’était le cas du Sayyed lui-même, il n’abandonnait devant rien… Nous vivions les moments les plus difficiles… Nous ne voulions même pas nous reposer ou nous endormir quelques moments…Nous sentions que le monde s’effondrait avec lui.

Dans les derniers instants, le médecin a dit à Sayyed Ahmad, son fils, que le cœur du Sayyed s’arrêtera dans quelques minutes…et ce fut ainsi.

Je ne veux pas parler du moment où j’ai senti une tristesse envahissante en regardant son visage. Ce grand cœur s’arrêta de battre. Ce moment m’accompagnera toute ma vie. Je le regardais, je regardais ce visage illuminé, celui d’un homme qui a donné à l’Islam tout ce qu’il pouvait et qui était un exemple à suivre. Je l’entendis me dire à ce moment-là ce qu’avait dit l’Imam Ali (p) : « Hier j’étais votre compagnon, aujourd’hui je suis un exemple, demain je vous quitterai…je ne serai qu’un corps sans âme, immobile et silencieux, que ma mort et mon silence soient une leçon pour vous, car la mort est une exhortation, meilleure que tous les discours».

6. Après le départ.

J’ai vécu avec Son Eminence ma maturité intellectuelle, la période durant laquelle une personne peut tout apprendre, aux niveaux émotionnel, culturel et scientifique. C’est pourquoi je considère que cette période de ma vie est essentielle, c’est la période d’or. Je pense que c’est durant cette période que mes amis et moi avions été élevés, éduqués, et avions prié comme il se doit…

C’est lui qui nous a appris à affronter la vie, c’est lui qui nous a appris de même à confronter la mort…

C’est lui qui nous a appris à affronter la vie, c’est lui qui nous a appris de même à confronter la mort…

Quand je rentre dans sa maison, je regarde son fauteuil, je sens sa présence… Je n’ai jamais senti qu’il nous a quittés, je sens que ses idées et son esprit sont toujours avec nous, son dynamisme aussi. Si nous sentons la douleur de son départ, nous savons que son esprit nous accompagne toujours. Il nous a confié une grande responsabilité mais la détermination dont il nous a dotés nous suffira pour au moins une décennie. Ce qui nous importe le plus, à présent, c’est de savoir gérer cet héritage. Parce que quand une personne nous confie un bâtiment bien équipé et protégé nous n’avons que le devoir de bien le gérer. C’est ce que Son Eminence a fait… Mais nous sentons le besoin de sa présence dans chaque situation politique critique, nous essayons de nous poser la question : « Qu’aurait-il fait dans un cas pareil ? »

Je vous dis qu’il  ne nous a pas quittés…nous l’avons perdu physiquement…mais son âme et sa pensée sont toujours avec nous

Je vous dis que nous ne l’avons pas perdu, nous avons perdu un corps qui apparaissait dans la région, dans tous les endroits où il croyait pouvoir présenter son Islam, mais le Sayyed est toujours présent en nous par son âme et sa pensée. Il est toujours avec moi lorsque je suis à la maison avec mes enfants, lorsque je suis au travail… Nous ne pourrons jamais l’oublier. Quand je me rappelle de lui, je pleure, je sens le poids des jours, surtout ceux que j’ai vécus avec personnalité aussi importante que lui, lui qui a renforcé notre esprit et enrichi notre culture. Je n’oublierai jamais cette personnalité qui me guide et qui m’accompagne à chaque pas. Je n’agirai jamais d’une façon que Son Eminence n’accepterait pas.

Je m’adresse à vous, Votre Eminence, là où vous êtes, dans votre paradis, pour vous dire que nous vivons toujours à l’ombre de votre pensée et que vos paroles guident toujours nos actions.

Je n’oublierai jamais cette personnalité qui me guide et qui m’accompagne à chaque pas. Je n’agirai jamais d’une façon que Son Eminence n’accepterait pas.

Votre Eminence, ennemi du repos, comment pourrais-je évoquer tous ses souvenirs, de votre mode particulier de prédication, formé par votre vie exemplaire et votre souffrance avant toute autre chose, de vos pas vers l’Islam, votre travail, votre action et votre dynamisme tissés par votre persévérance, vos efforts et vos expériences ou de vos discours, nous expliquant le Coran à la lumière d’une bougie, à Nabaa, lors des nuits de la guerre afin de présenter aux libanais et à l’humanité un nouveau modèle d’une personnalité hors du commun :  une personnalité qui produit elle-même son environnement et le présente à tout le monde en tant que monde de dialogue et d’ouverture au lieu d’un monde de guerre, de mort et de violence.

Je témoigne, Votre Eminence, que vous êtes un mystère, de par l’effort et l’ardeur que vous prodiguez sans laisser de place au repos et de par votre générosité qui ne connaît pas de limites …

Je jure que vous êtes le vrai ennemi du repos, ainsi que l’ennemi parfait de tous ceux qui ont critiqué votre générosité et ont essayé d’injurier votre nom et corps et de ceux qui n’ont jamais entendu la sagesse dans vos mots et n’en ont pas bénéficié pour savoir que la vie ne supporte pas la rancune…

Je jure, Votre Eminence, que cet écho se répètera pour toujours…              

Hajj Hani Abdallah

Né à Qilya dans la Béqaa Ouest, Liban 1964.

Directeur du bureau de presse de Son Eminence Mohammad Hussein Fadlallah (ra) depuis 1986, alors qu’il poursuivait encore ses études universitaires.

Il est devenu ensuite, le conseiller médiatique de Son Eminence jusqu'à sa mort.

Diplômé en Littérature arabe de l’Université Libanaise- Faculté des lettres et des sciences humaines, Première Section.

Licencié de la faculté d’information et de documentation.

Journaliste contribuant à plusieurs journaux libanais et arabes.

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