Archieve > Interviews > Regards islamiques sur la question des minorités (Interview accordée par Son Eminence à la revue al-
Print out

 

Regards islamiques sur la question des minorités
 

On peut aborder la question des minorités dans l'Etat islamique selon une approche à deux volets : Le premier est celui des minorités ethniques ou nationales; le second est celui des minorités religieuses ou athées. 

L'Etat islamique et la particularité nationale

Pour ce qui est des minorités nationales et ethniques, il est indispensable d'enregistrer la remarque suivante : L'Etat islamique n'a pas, du point de vue de ses lignes, de ses titres, de ses lois et de ses visées, un caractère national ou ethnique. Cela fait du caractère national prédominant dans telle ou telle région de l'Etat islamique unifié, ou de tel ou tel Etat islamique, un caractère sans objet sur le plan juridique au niveau des privilèges dont jouit la majorité, dans le domaine législatif, au détriment de la minorité. Il n'existe pas une législation pour les Arabes différente de celle des Perses, des Kurdes, des Turcs ou autres. Il n'existe qu'une seule législation qui traite toutes les constituantes à pied d'égalité :

((Nous avons fait de vous des peuples et des tribus, c’est en vue de votre connaissance mutuelle. Le plus digne au regard de Dieu, c’est celui qui est plus pieux)) (Coran XLIX, 13). Un Arabe n'est pas plus digne qu'un non Arabe, un blanc n'est pas plus digne qu'un noir, la dignité ne dépendant que de la piété.

A la lumière de ces données, revendiquer l'autonomie ou l'indépendance nationale dans le cadre d'un seul Etat qu'est l'Etat islamique est dénué de sens, car la législation islamique englobe tous les hommes abstraction faite de leur appartenance nationale. Pourtant, cela n'empêche pas la présence des constituantes du nationalisme culturel qui donnent, aux individus de la communauté nationale minoritaire dans tel ou tel pays, la liberté d'apprendre leur langue, de connaître leur histoire et leur culture, et d'affirmer leurs particularités à la lumière de leur appartenance à la sphère islamique générale, et la langue officielle du pays islamique. Il en est ainsi car l'Islam n'abolit pas les particularités nationales et ethniques. Il ne méconnaît non plus la diversité géographique ou les cercles familiaux ou patriotiques en tant qu'éléments distincts dans la réalité humaine. Les méconnaître est ainsi semblable à la suppression de la personne vue sous son cercle personnel, du fait que les autres cercles représentent un mouvement dans la réalité humaine qui n'exclue pas les caractéristiques contingentes de provenance intérieure ou extérieure. Nous pouvons nous appuyer pour affirmer ces particularités sur les notions de "peuples" et de "tribus" mentionnées dans le Verset que nous venons de citer. Ces notions expriment la diversité, dans la sphère humaine, des aspects distincts. Nous trouvons cette même distinction dans la notion de la "Parenté" (ulû al-arhâm) ainsi que dans d'autres notions plus ou moins compréhensives, comme celles des "Banû Isrâ'îl" (les Fils d'Israël), et "Ahl al-Bayt" (les Gens de la Maison). Le fait de centrer l'attention sur ces notions signifie la reconnaissance de leur présence active dans la réalité.

Cependant, la reconnaissance de la particularité comme réalité humaine et extérieure ne signifie pas en faire une entrave réelle et pratique qui sépare les hommes les uns des autres, qui transforme les hommes en blocs humains indépendants quant à leur existence politique, sociale, intellectuelle et législative. Il en est ainsi car les différences nationales ou ethniques ne sont pas en relation avec la ligne politique, les règles législatives ou la voie sociale qui est en relation avec l'humanité de l'homme et non pas avec ses autres caractéristiques.

C'est en cela que consiste la limite qui distingue la particularité du fanatisme. Un Hadîth rapporté par az-Zuhrî de l'Imâm Zayn al-'Abidîn (p) dit : « Le fanatisme abominable…est celle qui fait croire à une personne que son peuple est meilleur qu’un autre peuple. Aimer son peuple ne fait pas partie du fanatisme, celui-ci étant le fait d’aider son peuple à commettre l’injustice ».

La question relative à la valeur morale est donc une question humaine sans relation avec la particularité personnelle, familiale ou nationale, ce qui fait que l'évaluation humaine devienne relative au contenu morale, positif ou négatif, sans distinction entre le proche et l'éloigné. C'est ainsi que prend forme la question relative à la justice et à l'injustice dans la vie propre à la sphère humaine en général. Il est, par conséquent indispensable pour l'homme musulman d'être du côté de la justice même si elle sert l'intérêt de l'ennemi, et de s'opposer à l'injustice même si la personne injuste est un proche parent ou un ami. C'est cela qui fait que, dans la législation islamique, la question est centrée sur l'universalité humaine de la justice, sur l'aspect humain et actif dans la vie. L'Islam propose un modèle pratique de cette orientation avec la révélation, par Dieu, d'une Sourate coranique pour dénigrer Abû Lahab, l'oncle du Messager de Dieu (P), Sourate qui l'évalue négativement et le place dans la sphère à rejeter sans sursis, alors qu'en disant "Salmân fait partie de nous, les Gens de la Maison", le Messager de Dieu (P) intègre un homme persan à sa propre famille. Cela donne à penser que le lien national n'a aucune relation, positive ou négative, avec les privilèges.

L'Islam ne donne donc pas de l'importance à la particularité lorsqu'il légifère en vue d'établir la justice et le vrai dans la sphère de la réalité. L'importance y est donnée à l'humanité de l'homme à partir de la taille du problème qu'il vit et qui cherche à résoudre. C'est pour cette raison que l'Islam ne connaît pas, en son sein, ces problèmes des droits nationaux considérés dans leur acception politique. Il se penche, en revanche, sur la solution des diverses particularités dans cette sphère considérées dans leur acception culturelle. Cela ne fait pas de la culture nationale une prison dans laquelle l'enferme à l'intérieur de la sphère du fanatisme. Au contraire, il ouvre cette sphère à d'autres sphères dans le cadre de la communication s'inscrivant dans un processus d'osmose, d'intégration et d'interaction qui enrichit l'expérience humaine et culturelle sur la base de la diversité à l'intérieur de l'unité. Cela permet à l'homme de vivre sa particularité dans le cadre de la communauté, et d'agir dans le sens humain et universel dans le cadre de l'interaction des éléments particuliers.

Le vrai

et le fondement de sa légalité

Pour ce qui est des minorités religieuses ou athées, nous trouvons l'avis religieux vu à travers son contenu positif représenté par l'adhésion à une religion autre que l'Islam, ou à travers son contenu négatif représenté par l'attitude opposée à la religion par principe du fait de l'adoption de l'athéisme ou du polythéisme. Il est ici nécessaire d'étudier le problème sous l'angle de la question suivante : L'Islam n'accepte pas d'avoir d'associés, d'avoir une autre pensée ou de tolérer la présence d'une autre religion, au niveau de la direction ou de la prise de décision liée à la destinée ou à la ligne législative. Il n'accepte pas que ceux qui ne l'adoptent pas, du fait qu'ils adoptent une pensée contraire ou déviante par rapport à l'Islam et à ses lignes générales ou particulières, occupent des postes vitaux dans la direction, dans la prise de décision ou dans la législation, car l'Etat fondé sur la base de l'Islam ne peut pas annuler le fondement stable de son existence profonde. Il ne peut pas laisser participer au pouvoir ceux qui refusent sa pensée ou qui dévient par rapport à cette pensée, car cela conduit à annuler l'Islam lui-même, ce qui rend absurde l'appartenance à l'Islam et le manque de sérieux dans son mécanisme qui suit son long et droit chemin. L'Islam n'est pas le seul qui part d'une règle intellectuelle de gouvernance. Il est normal pour la pensée au pouvoir de se protéger contre les défis lancés par d'autres pensées, contre les percées qu'on cherche à effectuer dans ses positions ou contre les influences négatives des dirigeants opposés ou déviants sur les questions du gouvernement.

C'est en cela que la pensée engagée, religieuse ou non, diffère de la démocratie, car le contenu démocratique ne se limite pas à adopter une idée bien définie dans son dynamisme politique de masse. Il se contente de constituer un cadre qui cherche l'image de l'idée adoptée ou acceptée par la majorité, loin de toute sacralité intérieure de ses particularités intellectuelles, spirituelles ou législatives. De se fait, l'évaluation populaire peut changer entre une majorité précédente qui donne la légalité à une pensée donnée, et une majorité actuelle qui donne la légalité à une autre pensée. Cela s'explique par le fait que la pensée ne tire pas sa légalité des ses caractéristiques propres, en liaison avec la question de la vérité et de la fausseté, ou d'une source sacrée, relative à Dieu et à Son Messager. Le grand nombre des votes est donc, loin du contenu, sa seule raison de légalité.

Pour ce qui est de la religion, elle tire sa légalité et sa sacralité du Créateur de l'univers, "Dieu" qui a envoyé Son Messager (P) pour transmettre la religion aux hommes, même si les adeptes de la religion ne constituent qu'une minorité écrasée du point de vue nombre. La religion s'impose ainsi en tant que vérité définitive et sacrée même si elle est refusée par la majorité. Car il se peut que la plupart des hommes ne savent, ne connaissent et ne comprennent rien, alors qu'à certains stades c'est la minorité qui jouit d'un grand niveau de science, de raison et de jurisprudence.

La pensée engagée, de ceux qui s'y engagent, se fonde, quant à son sens, sur des assises intellectuelles, elles-mêmes fondées sur des principes rationnels ou empiriques abstraction faite de l'adhésion ou de la non adhésion des hommes à ces principes.     

L'Islam voudrait que les hommes y croient car il est la vérité absolue, immuable que l'erreur ne peut aucunement altérer. Et si l'Islam appelle les hommes à y croire, à se rassembler et à s'unir autour de lui, il ne le fait pas à partir de sa recherche d'une source de légalité, mais dans le but d'emmener les hommes à vivre avec lui sur la ligne authentique de la légalité qui les conduit vers le Salut dans ce monde-ci et dans l'Autre monde. C'est à partir de cette considération que l'Islam a parfois recours à certains moyens et attitudes afin de contraindre les hommes à y adhérer et à s'intégrer dans sa société en prononçant la profession de foi (les deux témoignages), même si les hommes n'y sont pas profondément convaincus, car il s'agit de la vérité qui s'impose pratiquent à la réalité humaine loin du libre arbitre humain.

Cela ne veut pas dire que l'Islam ne met pas en œuvre ses moyens intellectuels pour persuader les autres moyennent l'argumentation et la preuve. Il considère, au contraire, que la foi est un état de pensée et de conscience et non pas un état d'ignorance et d'inattention. Cela veut dire que l'Islam cherche à imposer son autorité à la vie à partir de sa légalité sacrée liée à l'éternelle vérité divine. Se faisant, il pourchasse les positions de doute chez les hommes pour entamer avec eux un dialogue à très long terme qui ne finit qu'en conduisant l'homme à des convictions intellectuelles auxquelles il s'engage de par sa pensée et sa conscience.

L'Islam n'accepte pas avoir des associés qui participent à la direction ou à la prise de décision en ce qui concerne les questions législatives ou liées au sort des hommes. Il n'accepte aucune autre pensée ou aucune autre religion.

Entre

le contrat (de protection) des Dhimmî et le pacte

La législation islamique suit deux grandes tendances quant aux rapports avec les minorités religieuses. La première est celle concernant  les Gens du Livre qui possèdent un Livre révélé, comme les Juifs, les Chrétiens, les Sabéens et, selon une tradition célèbre, les Mages. L'Islam a recommandé le fait de ne pas leur déclarer la guerre en échange d'un tribut (jiziya) fixé par le tuteur qui est le gouverneur islamique. Ce tribut est payé contre la protection que leur assure l'Etat islamique du fait qu'ils n'ont pas à participer au service militaire dans la défense des frontières de l'Islam. Cela couvre aussi, et dans leur intégralité,  leurs droits religieux en relation avec leurs cultes, leurs rites et leurs traditions dans le cadre de l'ordre public, et ce sur la base du contrat des Dhimmî qui signifie que les Gens du Livre sont des protégés des Musulmans qui ont envers eux des responsabilités sécuritaires et politiques.

Si certains posent cette question d'une manière négative en disant qu'elle porte atteinte à leurs droits humains, nous les appelons à étudier la question d'une manière rigoureuse à l'abri de la démagogie politique. Ils verront ainsi qu'elle constitue une manière civilisée qui protège les minorités et garantie leurs droits religieux, sociaux et politiques dans le cadre de l'ordre public. Cela épargne également à ces minorités l'embarras consécutif à une guerre que peut déclarer l'Etat islamique contre des parties qui ont la même appartenance religieuse que ces minorités, ou à une guerre qui vise à défendre l'Islam qui n'est pas la religion de ces minorités qui ne sont pas concernées par le fait de se sacrifier pour la défendre.

Nous ne voulons pas entrer dans les détails du contrat du Dhimmî ou du tribut qui signifie la fin de la guerre contre les Gens du Livre. Notre intervention n'a pas pour but de traiter les détails de cette question, mais de donner quelques idées générales en ce qui concerne la conception islamique des minorités.

La seconde tendance concerne ceux qui ne font pas partie des Gens du Livre comme les athées et les polythéistes, ou des adeptes d'autres religions non célestes comme le bouddhisme et autre.

Se basant sur le Livre, la Sunna et l'ijtihâd qu'ils reconnaissent, les jurisconsultes musulmans estiment qu'on peut accepter de leur part l'adhésion à l'Islam sous sa forme extérieure non issue d'une conviction intérieure. Ce qui leur est demandé, dans ce cas, est de se soumettre au pouvoir islamique et de se distancier avec le climat hostile à l'Islam, pour les faire entrer dans la société islamique et y vivre comme s'ils en font partie, car c'est le moyen le plus aisé de les porter à s'intégrer dans le climat islamique, et à s'ouvrir dans le calme aux vérités de l'Islam à l'abri de l'état de crispation islamique qu'ils vivaient auparavant.

La considération qui fonde une telle attitude est, peut-être, la vision islamique pour laquelle l'athéisme et le polythéisme ne présentent pas une pensée respectable qui implique le respect de leurs adeptes. L'Islam les considère comme des options déviantes par rapport à la nature des choses, et qu'ils sont issus d'un état d'ignorance, d'arriération et de fanatisme. C'est pour cela que le Noble Coran qualifie les mécréants et les polythéistes en disant qu'ils sont ((Ceux qui ne savent pas)), pour dire qu'ils sont des mécréants par ignorance, et non pas parce qu'ils proposent une pensée opposée.

Si la question suit une telle tendance, il est alors normal pour l'Islam de ne pas respecter l'ignorance vue à partir de sa nature et de ses conséquences. C'est pour cette raison que l'Islam met la pression sur les adeptes de l'ignorance pour les porter à rejoindre les lieux qui leur permettent de s'approprier les moyes de la connaissance ouverte aux vérités de l'Invisible dans les perspectives de la foi en Dieu.

Cela ne constitue pas le seul moyen de cohabitation entre les Musulmans et les non-Musulmans parmi les Gens du Livres, les mécréants et les polythéistes. Il existe un autre moyen qui permet aux minorités religieuses et non-religieuses, parmi les catégories antireligieuses, de cohabiter avec les Musulmans à l'intérieur de la société islamique ou dans leurs propres pays. Ce moyen consiste à entrer en alliance ou à conclure un pacte avec les Musulmans sur la base de conditions qu'on fixe avec les gouverneurs musulmans selon les exigences des hauts intérêts de l'Islam qui obligent les Musulmans de mettre fin à la guerre contre les autres ou de la geler, afin d'établir la paix avec les autres peuples qui n'adoptent pas la religion islamique. L'une des raisons d'une telle option peut consister dans la puissance des mécréants quant à leur nombre, leurs équipements et leurs positions politiques ou économiques. Ne permettant pas aux Musulmans d'engager une guerre proportionnée, cette situation les pousse à s'engager dans des négociations de paix avec les mécréants, à conclure avec eux des traités de paix et à répondre positivement aux propositions des mécréants à ce propos, si cela s'avère être conforme compatibles avec les hauts intérêts de l'islam. L'entente des Musulmans avec les autres est ainsi conditionnée par l'installation d'une paix juste et équilibrée dans le cadre de la conjoncture internationale et des liens qui rassemblent tous les Etats du monde sous les signes d'un traité universel de paix et de non agression conforme à la constitution des Nations unies. Cela signifie que les Musulmans sont liés conformément à ce traité à tous les Etats du monde à l'exception de ceux qui transgressent ce traité et leur déclarent la guerre, ou de ceux qui, comme Israël, ne jouissent pas d'aucune légalité aux yeux des Musulmans.

Cette tendance -celle de l'entente- diffère des deux autres. Elle peut dissiper beaucoup de points négatifs qui peuvent être soulevés par certains au sujet de la manière avec laquelle l'Islam perçoit les autres. On dit à ce propos que l'épée est essentielle, que l'Islam cherche à imposer le tribut par la violence… Ces accusations visent à éloigner les Musulmans de toutes possibilité de s'entendre avec les autres peuples différents quant à leur appartenance religieuse, et de toute possibilité d'échanger, de manière humaine, avec les autres minorités religieuses qui refusent d'adhérer à l'Islam, qui n'acceptent pas de verser le tribut et qui ne veulent pas s'exposer à des guerres permanentes.

A la lumière de tout cela, nous pouvons constater que la société islamique telle qu'elle se présente dans le cadre de l'Etat islamique, englobe des citoyens d'appartenances religieuses différentes, mais qui jouissent de l'égalité des droits civiques ou politiques généraux qui n'entrent pas en contradiction avec les particularités propres à l'Islam. Cela est perceptible dans l'expérience de la République islamique d'Iran.         

Le 07/07/1991 Ap. J. C / safar/muharram 1412 H

Envoyer vos commentaires